Jean Grondin
p 454 Le premier exemple qui vient à l’esprit d’Aristote est l’art médical : savoir que tel remède sera utile à tous ceux qui seront affligés de telle ou telle maladie relève de l’art. C’est un savoir qui, à la différence de la seule expérience, comporte une dimension universelle parce que celui qui possède un art connaît aussi la cause des phénomènes.
p 455 Si l’herméneutique est un art, et un art plus utile que proprement théorique, de quoi est-elle l’art ou le savoir ? […] l’herméneutique sera un autre nom de l’art de l’interprétation. […] l’interprétation est l’activité ou l’opération de déchiffrement et d’élucidation dont la finalité est la compréhension.
Le bon herméneute doit aussi bien connaître l’histoire et l’époque à laquelle son texte a été écrit, peut-être aussi la vie de son auteur, son contexte politique ou telle théorie linguistique à la mode dont on pense qu’elle est indispensable à la juste intelligence du sens des textes [ jjd : ex TVI ]
p 457 [Schleiermacher …] très souvent, quand le sens d’un texte ne peut plus être élucidé à partir des passages parallèles ou des ressources grammaticales, il nous faut « deviner » le sens du texte. [..] Il faut parfois risquer une hypothèse. […] car pour cerner le sens d’un texte, il faut aussi en saisir les nuances et les subtilités, le contexte et les circonstances.
p 460 La première phrase de sa Métaphysique [JJD : celle d’Aristote] est célèbre : « tous les hommes aspirent [ oregontai ] par nature à savoir ». […] Or d’autres traductions sont possibles :  « tous les hommes aspirent par nature à comprendre », lit-on parfois.
p 461 [Aristote] a le soucis de distinguer quatre formes de causalité […] la cause matérielle, formelle, efficiente et finale. […] C’est encore ce que nous faisons lorsque nous lisons des textes : nous ne pouvons les lire sans présupposer qu’ils ont un sens, qu’ils tiennent un discours sensé et que l’on peut dès lors comprendre.
p 463 Emilio Betti [ … rappelle …] l’adage classique : « le sens ne doit pas être importé dans le texte mais extrait du texte ».

Claude Romano
p 468 Chaque compréhension singulière pourrait peut être être apprise grâce à des règles, et ce qui peut être ainsi appris est mécanisme. L’art est ce par quoi il y a bien des règles, mais dont l’application combinatoire n’est pas à son tour soumise à des règles.
Dans la Critique de la raison pure […] Kant souligne l’autonomie de la première [la faculté de juger] vis-à-vis du second [la faculté des règles] que leur identification conduirait inévitablement à une régression à l’infini.
p 472 En effet, pour que l’idée de justification fasse sens, il est nécessaire qu’existe une différence entre de qui est asserté et les raisons que l’on a de  l’asserter, différence qui n’existe qu’au niveau de la vérité prédicative
p 477 Wittgenstein est ici parfaitement d’accord Gadamer : ce qui caractérise les règles d’expérience est qu’il faut de l’expérience pour les appliquer à bon escient — contrairement aux règles dont l’application est « mécanique » et univoque. Et tous deux ne sont pas loin d’être d’accord avec Aristote : le premier genre de règles s’apparente à celles de la phronèsis, la sagesse pratique fondée sur l’expérience, le second à celles de la tekhnè puisque, à la différence de la sagesse pratique, « l’art ne délibère pas ». Pour le dire en termes kantiens, le premier genre de règles rappelle le jugement déterminant; le second le jugement réfléchissant. […] On pourrait songer ici au cas exemplaire de la traduction. Traduire, c’est souvent procéder « mécaniquement », […] Mais ce qui distingue le bon traducteur […] c’est évidemment qu’il ne se contente pas d’un simple mot à mot.
p 478 [il s’agit] moins d’une dichotomie tranchée entre comprendre et expliquer […] que la mise au jour du genre de règles (et partant de méthodes) qui est ici en jeu.

Jean Greisch
p 481 Miche Foucault développe dans ses enseignements au Collège de France une « herméneutique du sujet » qui donne une nouvelle actualité aux thèmes « socratiques » du soucis de soi et du courage de la vérité, en même temps que Ricœur développe de son côté une « herméneutique du soi » qui débouche, dans les derniers travaux du philosophe, sur une « phénoménologie de l’homme capable ».
p 482 Heidegger consacre toute la première partie du cours à redéfinir les tâches de l’herméneutique, en passant en revue l’histoire de la discipline à partir de ses sources anciennes. Sa relecture se focalise sur la notion d’Auslegung (explication) et non sur celle de Deutung (interprétation) qui est le maître mot de l’herméneutique à la française développée par Ricour. Inséparable de la compréhension, l’explication ne se laisse pas cantonner dans la sphère des activités cognitives et théoriques, car elle est constitutive de la manière d’être du Dasein.

Johann Michel
p 492 Il y a interprétation là où il n’y a pas de compréhension immédiate du sens. […] 

  1. D’une part, on voit s’opposer une herméneutique « de la recollection de sens » […] qui vise à se mettre à l’écoute d’un sens déjà là et une herméneutique du soupçon (dont les maîtres fondateurs se nomment Nietzsche, Marx et Freud) qui cherchent à démasquer ce qui se dissimule derrière un sens illusoire : volonté de puissance, rapports de classes, inconscient psychique.
  2. D’autre part, un antagonisme se fait jour entre herméneutique épistémologique […Dilthey..] qui du mode d’explication des « vise à dégager une méthode de compréhension spécifique aux « sciences de l’esprit » en contrepoint du mode d’explication des « sciences de la nature »  et une herméneutique ontologique [… Heidegger..] qui fait du comprendre un mode d’être du Dasein avant d’être un mode de connaissance.
  3. Enfin, une herméneutique relativiste d’obédience nietzschéenne voire nihiliste, qui part du principe de la relativité incommensurable des interprétations, s’est posée contre la prétention à l’universalité de l’herméneutique et contre sa vocation à accéder aux choses mêmes.

Pascal Engel
p 502 Plus personne de conteste la distinction entre les raisons et les causes. C’est devenu une banalité de dire qu’interpréter des actions ou des croyances n’est pas la même chose que d’expliquer ni donner les caises en les rapportant à des lois.
p 503 Comme le soutiennent Wittgenstein dans le Cahier bleu et Anscombe dans L’intention, une raison se distingue d’une cause selon trois critères.

  1. Le premier est la réflexivité : à la différence des causes, les raisons ne peuvent pas être observées empiriquement, mais sont accessibles par une connaissance réflexive directe.
  2. Le deuxième est le caractère anomal des raisons : àn la différence des causes, les raisons ne tombent pas sous les lois.
  3. Le troisème est celui de la normativité : à la différence des causes, les raisons sont normatives.

p 510 Une raison est un fait. C’est ainsi que nous exprimons normalement les raisons : « Le fait que le pont se soit écroulé est la raison pour laquelle la route était coupée. » […] Ce trait est également implicite dans la conception aristotélicienne du syllogisme pratique : une raison est une proposition vraie, décrivant un fait., susceptible de figurer comme prémisse dans un syllogisme pratique.
p 511 les raison ne sont pas des états mentaux, mais des faits. Ou plus exactement, elles ne peuvent être des états mentaux que parce qu’elles sont d’abord des faits.
p 512 Ce qu’il faut dire dans les cas où l’on fait des erreurs est que nous ne sommes pas motivés par des raisons, mais par e que nous prenons pour des raisons, ou des faits apparents. […] tout comme qund quelqu’un donne un faux alibi, il ne donne pas un alibi.
p 514 Quand on dit que le voleur devait savoir qu’il y avait quelque chose de précieux dans la maison. Bien entendu, le voleur dans ce cas ne savait pas, mais croyait savoir, puisqu’il n’a pas trouvé : […] 

Olivier Abel
p 536 Marielle Macé nous montre levant les yeux de notre livre, nous arrêtant de lire par trop d’idées […] Jean-Marie Schaeffer souligne, lui aussi; combien lire, c’est accepter de ne pas comprendre tout de suite…
p 540 Le sens n’est pas une qualité à contempler mais un geste à attraper, disait Bachelard citant Cavaillès [ L’engagement rationaliste Paris, PUF 1972 p 190.] 
p 541 Car la lecture est une manière d’infléchir nos perceptions, de prendre des plis nouveaux., de nouvelles façons de faire attention. […] 

Denis Thouard
p 557 Ce qui était un ensemble de problèmes et de méthodes est devenu une doctrine défandant la thèse du primat du langage sur le sujet, du contenu sur son appréhension, et posant l’appartenance à l’être comme première et fondamentale. […] 
p 558 La dialectique construit de conflits en vue de constituer la connaissance, l’herméneutique s’attache à l’élucidation des énoncés et la résorption des erreurs de compréhension qui sont systématiquement présupposées.
p 563 [kant] 1) Penser par soi-même ; 2) Penser en se mettant à la place d’autrui ; 3) Penser toujours en accord avec soi-même.
p 564 Il faudrait donc éviter non seulement que nos pensées se contredisent, mais aussi que notre comportement, notre agir contredise notre pensée.
p 565 On présente parfois l’opération herméneutique comme un dialogue où le lecteur poserait des questions à un texte ui, par la vertu de l’herméneutique, lui répondrait. Mais en réalité la lecture n’est pas un dialogue, car l’interlocuteur s’est absenté de son texte. Ce dernier est tout seul pour répondre. Il est tout seul et ne peut pas répondre. C’est le lecteur qui va le faire pour lui, qui va assumer cette responsabilité. Il s’interroge sur le texte et interroge aussi celui-ci. Or le texte a déjà répondu et ne parle plus. Le lecteur doit donc faire les questions et les réponses. N’est-ce pas uns situation paradoxale, voire absurde ?
C’est au contraire tout le sens de la démarche herméneutique que d’être abandonné à ses propres ressources pour faire surgir de l’écrit muet l’altérité d’une perspective autre.
p 566 c’est tout ce qui va sans dire, mais qui pourrait bien apparaître à un autrui venu d’une autre époque ou d’un autre horizon comme étant extrêmement discutable, voire complètement incongru. […] Commencer à lire est engager d’entrée de jeu un double rapport à soi. D’abord une concentration, un retrait, qui peut se traduire physiquement par le choix d’un lieu, d’une position, voire d’une posture particulière. L’œil balaye la page et, pendant ce temps, notre attention est entièrement prise. Mais lire est aussi s’engager dans savoir, aller à la rencontre de ce que l’on ne sait pas, et ceci vaut aussi bien pour les textes narratifs que pour les textes que l’on peut appeler méditatifs.
p 567

  • Lire un texte peut vouloir dire être capable d’exploiter sans obstacle toute information fournie par écrit […] Ce mode de lecture est l’enjeu d’une bataille de géants en vue de la captation de l’attention, dont le livre de Roberto Casati, Contre le colonialisme numérique, fournit les coordonnées essentielles.
  • La lecture d’usage […] est la condition universelle de la lecture. Elle dénote l’habileté à circuler dans l’écrit. C’est une lecture cursive qui suggère une première orientation et de premières attentes en aimantant le mécanisme des projections anticipations. Mais s’orienter n’est pas encore penser.
  • […] moment où l’esprit du lecteur s’exerce à repasser dans les traces déposées par l’écrivain. […] le lecteur n’est pas simplement aspiré par les suggestions narratives ou logiques, mais concourt à les produire en fournissant par son imagination le complément intuitif indispensable aux effets suggérés par le texte.

Yves Citton

p 574

  • Une première strate se bornait le plus souvent à numériser les corpus imprimés préexistant et à automatiser leur traitement quantitatif en profitant de fonctions sommaires (recherche de mots, index, annotation, hyperliens).
  • Une deuxième strate, bien représentée par le Manifeste pour les humanités numériques 2.0 de Jeffrey Schnapp et ses coauteurs, faisait émerger de nouveaux objets natifs du numérique (e-texts, hyperbridants les corpus, associant intimement textes, sons, images et vidéos, engendrant de nouveaux paradigmes scientifiques et politiques, ainsi que de nouvelles expériences créatives et interprétatives.
  • Berry propose d’identifier une troisième strate, qu’il caractérise par un « tournant computationnel ». Prendre la mesure des effets de l’ordinateur considéré dans sa puissance de méta-médium implique à ses yeux de mettre au premier plan de nos études « l’indéniable dimension culturelle de la computation et des affordances médiales du logiciel », et de reconfigurer nos institutions d’éducation supérieures autour de l’avènement d’un subjectivité et d’une agentivité computationnelles : « le sujet computationnel saurait où retrouver de la culture au fur et à mesure qu’il en aurait besoin., en conjonction avec les autres sujets …

p 575 [les] couches superficielles d’interface où la programmation devient accessible aux non-initiés, avec pour résultat que plus ou moins n’importe qui peut aujourd’hui produire, nourrir et mettre à jour sa page web sur WordPress. Il n’empêche que cette accessibilité de surface repose sur des mécanismes plus profonds ou hardware et software se confondent dans mes mêmes « effets de boîte noire » 
p 576 En ce début de xxiᵉ siècle, les littéraires s’agrippent à une définition, importante à défendre mais excessivement réductrice, mutilante et irréaliste, de ce qui constituerait la seule forme de « véritable » lecture : l’interprétation lente, minutieuse, à la fois rigoureuse et créative, de passage de taille réduite (entre un paragraphe et deux pages) pratiquées sous la forme canonique de l’explication de texte.
p 577 À côté de l’expérience infiniment enrichissante de la lecture rapprochée, Katherine Hayles met en lumière les mérites de la « lecture distante » […] en l’inscrivant sous la catégorie plus générale de l’hyperattention […] Katherine Hayles montre très bien que ces différents modes de lecture relèvent de différents types de constructions de contextes : au contexte (monolocal) de la page ou de l’ouvre pour l’explication de texte vient s’ajouter cet autre type de contexte (multilocal) — inaccessible avant l’émergence de la culture logicielle et du méta-médium computationnel — que constitue aujourd’hui l’ensemble des volumes numérisés par Google Books, au sein desquels la lecture machinique nous permet désormais de mesurer les variations d’occurrence de certains syntagmes.
p 581 Notre tracvail consiste à faire sentir et à comprendre en quoi tout « intermédiaire »  (s’efforçant d’être aussi efficace et transparent que possible) contient la présence d’un « médiateur » (doté de son agentivité propre) : une panne ou une crise symbolique ne sont rien d’autre que l’irruption du médiateur outrepassant et brouillant son rôle attendu de simple intermédiaire. [ JJD : par ex. le correcteur orthographique mettant un mot pour un autre ] 

Joachim Küpper
p 589 La « science des images » nous invite à accepter la thèse selon laquelle les images « racontent des histoires », « communiquent des messages », possèdent un « sens » propre et même une dimension épitèmique ( «  Das Wissen de Bilder » / le savoir communiqué par les images ), et peuvent agir directement sur les spectateurs, bref qu’une image est quelque chose de quasi humain, un agent, ou en tout cas une sorte d’naimal rationnel («  zoom logon echon »)
p 591 Comment une peinture dont le spectateur ne comprendrait rien [JJD : il fait allusion à la Capella degli Scrovegni de Giotto] parce qu’il ne connait pas les contextes pertinents, pourrait-elle être capable de le « saisir » (« ergreifen » ), et ce , comme l’affirme Horst Bredekamp, au « sens littéral du terme » . […] il est incontestable qu’un tableau ne se réduit pas à ce qu’on peut en exprimer par des mots. Mais la question reste ouverte de savoir si ce « surpluss » peut bien être catégorisé en termes de « sens », de « signification » et de « savoir ».

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